Le krach actuel représente l’accident intégral par excellence

By pirkre
Depuis trente ans, le philosophe Paul Virilio analyse les catastrophes comme la conséquence inéluctable du progrès technique. Il voit dans la crise financière l’exemple le plus abouti de sa thèse, dans lequel les victimes ne sont plus des morts mais des milliers de gens qui perdent leur logement.
En 2002, sous le titre «Ce qui arrive»,vous avez présenté à la Fondation Cartier, à Paris, une exposition* sur l’accident dans l’histoire contemporaine: Tchernobyl, 11septembre, tsunami… Une formule d’Hannah Arendt guidait votre démonstration: «Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille.» Avec le krach boursier, y sommes-nous?
Paul Virilio: Bien sûr. En 1979, au moment de l’accident de la centrale nucléaire de Three Mile Island, aux Etats-Unis, j’ai évoqué un «accident originel» – de ceux que nous fabriquons nous-mêmes. Je disais que nos prouesses techniques sont grosses de promesses catastrophiques. Auparavant, les accidents étaient locaux. Avec Tchernobyl, nous sommes passés à des accidents globaux, aux conséquences inscrites dans la durée. Le krach actuel représente l’accident intégral par excellence. Ses effets se diffusent loin, et il intègre la représentation des autres accidents.

Cela fait trente ans que l’on fait l’impasse sur le phénomène d’accélération de l’Histoire, et que cette accélération est la source de la multiplication d’accidents majeurs. «L’accumulation met fin à l’impression de hasard», disait Freud à propos de la mort. Son mot clé, ici, c’est hasard. Ces accidents ne sont pas des hasards. On se contente pour l’instant d’étudier le krach boursier sous l’angle économique ou politique, avec ses conséquences sociales. Mais on ne peut comprendre ce qui se passe si on ne met pas en place une économie politique de la vitesse, générée par le progrès des techniques, et si on ne la lie pas au caractère accidentel de l’Histoire.

Donnons un seul exemple: on dit que le temps, c’est de l’argent. J’ajoute que la vitesse – la bourse le prouve – c’est le pouvoir. Nous sommes passés d’une accélération de l’Histoire à une accélération du réel. C’est cela, le progrès. Le progrès est un sacrifice consenti.

- On n’étudie pas assez les accidents?

- L’historiographie dominante se limite à analyser les faits sur une longue durée. Je prône au contraire une Histoire accidentelle, faite uniquement de ruptures. L’historien François Hartog parle de «présentisme» dominant. Il faut aller plus loin. Nous vivons dans «l’instantanéisme».

Pour comprendre les accidents, il faut les étudier, mais aussi les exposer. L’accident est une invention, une œuvre créative. Qui, mieux que les artistes, peut faire sentir la dimension tragique du progrès? D’où l’exposition Ce qui arrive – j’y abordais le krach boursier – qui préfigurait un musée ou un observatoire des accidents majeurs que j’appelle de mes vœux. Non pour faire peur, mais pour faire face.

*Urbaniste et philosophe, Paul Virilio organise une nouvelle exposition avec le photographe et cinéaste Raymond Depardon, «Terre Natale, Ailleurs commence ici – Conversations», qui traite de l’enracinement et du déracinement. Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, bd Raspail, à Paris, tél. 00331/42 18 56 50. Ma 11-22h, me-di 11-20h, du 21 novembre 2008 au 15 mars 2009. Internet: http://fondation.cartier.com

GérardCourtois et Michel Guerrin 11/11/2008 | Mise à jour : 11:25 |
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n.réf.:20230

GérardCourtois et Michel Guerrin, Le Monde
Mardi 11 novembre 2008

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