Faut-il abattre le comptable

By pirkre

Au fond, il suffirait de faire taire les comptables, et tout ce marasme s’évanouirait comme un mauvais rêve. Depuis le début de la crise financière, un débat fait rage, où l’on questionne le marquage au bilan à la valeur de marché. La question est bonne, puisque de marché il n’y a plus, du moins pour certaines classes d’actifs.

Mais de quoi parle-t-on au juste?
Un bilan comptable n’est rien d’autre qu’une simulation de mise en liquidation. Il répond principalement à la question «si demain, je devais vendre tout ce que je possède, combien pourrais-je en tirer?» On inscrit donc, dans une colonne, la valeur de tout ce qu’une entreprise possède, et on met cela en regard, dans la colonne d’à côté, avec ses sources de financement, soit des capitaux propres ou ses dettes. La faillite intervient, grosso modo, au moment où l’on réalise que le contenu de la colonne de gauche ne couvre plus les dettes dans la colonne de droite.

Alors que se passe-t-il lorsque le marché sur lequel s’échangent les actifs se met à dysfonctionner violemment, voire à cesser d’exister? Toutes les colonnes de gauche rétrécissent d’un coup. Dans les bilans bancaires, certains postes, notamment ceux qui comprennent des produits financiers complexes, se trouvent brusquement annihilés. Et ces surendettements soudainement exposés pétrifient le marché interbancaire. Les banques entre elles non seulement ne se font plus confiance, mais en plus réclament le remboursement partiel de ce qu’elles se sont prêté.

Et alors que les pertes, jusqu’alors, n’étaient «que» comptables, elles se réalisent au moment où la banque se voit contrainte de vendre, dans l’urgence et à n’importe quel prix, des actifs pour faire face à ces demandes de remboursements partiels, ou «appels de marge». Ainsi chutent les marchés.

A première vue, et selon les partisans d’une réforme comptable, il suffirait donc de renoncer à inscrire au bilan les actifs à leur valeur du moment, pour que toute la spirale baissière s’enraye enfin. Avec des inscriptions à la valeur d’achat, à la valeur historique, ou à une valeur calculée selon des formules mathématiques connues d’elles seules, les banques pourraient présenter des comptes stabilisés, momentanément tenus à l’abri de la houle des marchés.

On relèvera, et c’est piquant, que parmi les premiers à réclamer une réforme comptable, on trouve nombre de fervents prosélytes du marché, dont Stephen Schwarzman, directeur du fonds de private equity Blackstone. En temps de formation de la bulle, la comptabilisation à la valeur de marché a permis à l’ensemble de l’industrie financière d’obtenir des financements démesurés pour mener à bien des opérations spéculatives. Lorsque la bulle éclate et que le marché pointe à zéro la valeur des actifs, on comprend qu’il serait bien commode pour tous de faire la sourde oreille.

S’opposent à cette réforme toute une frange de comptables intégristes, qui estiment qu’à défaut de mieux, autant s’en tenir au prix consensuel déterminé par un très grand nombre de vendeurs et d’acheteurs, cette méthode d’évaluation étant, selon eux, le gage de la plus grande transparence possible.

En résumé, ce débat oppose ceux qui estiment que le marché a toujours raison, à ceux qui, au contraire, estiment que le marché a toujours raison… sauf en temps de crise.

Mais n’y a-t-il pas mieux à penser? O n retient qu’en période de forte volatilité des marchés, tous les bilans, et pas seulement ceux des banques, perdent toute lisibilité. D’un jour à l’autre, les comptes d’une entreprise, puisqu’ils sont amarrés aux bourses, peuvent dire tout et son contraire. En est-il autrement le reste du temps? Quelle valeur peut-on attribuer à la publication trimestrielle des comptes d’entreprises? Quelle rationalité peut-on prêter aux marchés, qui sont devenus la mesure de toute chose?

On découvre ces jours, pour certains avec stupéfaction, que les fluctuations des bourses d’actions et d’obligations, mais aussi de changes et de matières premières, sont principalement le fait de gigantesques fonds d’investissements qui allouent leurs ressources à court terme. Alors que la panique aveugle tous les acteurs du système, des montants colossaux sont retirés d’un marché pour se repositionner dans un autre, presque du jour au lendemain, sans qu’aucun de ces mouvements ne fasse écho à de véritables fondamentaux.

En période de «stabilité économique», c’est-à-dire de hausse des bourses, ce sont les mêmes montants titanesques qui sont investis, certes plus posément et sur la base de tendance anticipée à long terme, mais toujours dans la recherche d’un rendement à brève échéance, et avec le potentiel d’un désengagement immédiat.

S’agissant des comptes d’entreprises, leur publication trimestrielle découle directement du besoin des investisseurs de pouvoir prendre des décisions à court terme. On comprend alors que l’économie dite «réelle» se trouve doublement prisonnière de la temporalité des marchés. D’une part, parce que ces derniers déterminent en partie la valeur des actifs, et, d’autre part parce que les entreprises cotées en bourse sont soumises à la publication de comptes trimestriels.

A l’heure où la comptabilité de l’ensemble du secteur financier – le seul dont le pouls bat réellement à la vitesse des marchés – est rendue illisible par les mouvements erratiques de capitaux en mal d’orientation, que faut-il penser de la comptabilité trimestrielle dans d’autres secteurs économiques? Certaines industries vivent au rythme de contrats sur 5 à 10 ans. Une exégèse trimestrielle de leurs comptes revient donc seulement à mesurer leur dépendance aux aléas rapides des marchés boursiers.

L’aveuglement général provoqué par la crise interroge donc très largement la comptabilité en tant qu’interface entre l’économie dite réelle et les marchés financiers. Elle n’est pas une courroie de contamination de l’une vers l’autre, mais le manifeste d’une interdépendance. C’est la nature de cette dépendance qu’il faut remettre en question, et non pas sa forme. Il n’est pas nécessaire ni même tolérable de faire danser toute l’économie au rythme frénétique des mouvements spéculatifs. Mais surtout, il est inadmissible que la publication trimestrielle des comptes et l’analyse réductrice qu’en font les marchés soient la seule mesure de la santé économique du monde. La presse financière, qui trop souvent charie sans broncher ces chiffres insignifiants, devrait être la première à apprendre à faire contretemps.

Rinny 11/11/2008 | Mise à jour : 11:25 |
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n.réf.:20231

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